La métropolisation au cœur du débat public


Alors qu’il n’abritait encore qu’un dixième de l’humanité au début du xxe siècle, l’espace urbain est aujourd’hui en passe de devenir l’environnement « naturel » des êtres humains. En Europe, en Amérique du Nord et en Amérique latine, les trois- quarts environ de la population sont d’ores et déjà urbanisés. Et si en Afrique et en Asie les ruraux sont encore majoritaires, ce n’est plus pour longtemps puisque les urbains devraient les dépasser d’ici 2030, date à laquelle le taux d’urbanisation mondiale pourrait franchir les 60%. Dans ce contexte d’urba- nisation planétaire et généralisée, la vieille distinction entre ville et campagne perd chaque jour un peu plus de son sens : partout ou presque, c’est désormais l’urbain qui organise le rural.
Cette urbanisation universelle fulgurante tend depuis une cin- quantaine d’années à prendre une forme particulière, qu’on appelle « métropolisation », et que caractérise la convergence toujours plus forte des flux démographiques et économiques vers les agglomérations les plus importantes. Les «métro- poles » sont ces villes dominantes qui, à l’échelle d’une région, d’un Etat, du monde, concentrent les hommes, les activités, les responsabilités et les richesses. Mais elles ne sont pas pour autant de simples extensions de la cité industrielle du xxe siècle, dont elles abandonnent pour la plupart le schéma concentrique et l’ancrage territorial au profit d’un fonctionnement multipolaire et d’un développement protéiforme, fondés sur des logiques de réseau, rendus possibles par les révolutions technologiques en matière de transport et de communication.

La France n’échappe pas à la règle. L’urbanisation du pays, en- gagée sur le tard mais désormais massive (environ 8 Français sur 10 vivent en ville), se fait d’abord au profit de ses prin- cipales    « aires    urbaines ».    Entre    1999    et    2008,    huit    d’entre elles ont ainsi absorbé à elles seules plus de la moitié de la croissance démographique française. Et aujourd’hui, les plus grandes de ces aires, celles qui dépassent 500 000 habitants, regroupent environ 37% de la population totale.

Parce qu’elle oblige à une remise en question radicale de nos représentations et de nos pratiques urbaines coutumières, la métropolisation représente un défi pour tous les acteurs de la ville : pour les habitants, contraints à des comportements nouveaux; pour les professionnels, dont les modalités d’in- tervention doivent évoluer; pour les décideurs publics désor- mais chargés d’orienter et d’arbitrer en partenariat des projets d’une complexité inédite et relevant d’échelles multiples. Pourtant, force est de constater que le fait urbain reste en France nettement sous-estimé, et que la place faite au pro- blème de la métropolisation demeure marginale dans le débat public national. Le concept est pour ainsi dire inconnu dans la sphère médiatique généraliste. À l’échelon universitaire, re-
lativement peu de gens travaillent aujourd’hui en France sur l’articulation entre mondialisation et dynamique métropoli- taine, et souvent dans des lieux très éparpillés. À l’échelon po- litique enfin, le fait métropolitain reste méconnu. Un simple coup d’œil à notre organisation territoriale suffit pour s’en apercevoir. La France – et ce depuis la Révolution – ne connaît pas    de    villes,    mais    simplement    des    « communes »,    indistinc- tement urbaines ou rurales, isolées ou limitrophes, désertes ou millionnaires : le système électoral bloque les pratiques métropolitaines.
Ce retard pris en France par le politique sur une évolution mondiale majeure, s’il se prolonge trop, risque d’être lourd de conséquences. Livré à lui-même, le processus de métropolisation pourrait à terme se révéler dévastateur. De fait, nous sommes d’ores et déjà confrontés aux effets collatéraux d’une croissance ur- baine exubérante : l’étalement et la fragmentation de l’espace urbain, l’augmentation des déplacements et des distances parcourues, avec le coût énergétique et écologique qu’elle im- plique, l’urbanisme commercial anarchique et le plus souvent indifférent à l’exigence architecturale, la ségrégation spatiale et sociale, la standardisation de l’offre urbaine –toutes les villes ayant tendance à mettre en oeuvre les mêmes «re- cettes »    pour    tenter    d’attirer    hommes    et    capitaux –    figurent parmi les manifestations les plus spectaculaires en même
temps que les plus dommageables de la métropolisation. Mais il serait vain et tout aussi néfaste de prétendre résis- ter à cette lame de fond qui poussent les être humains, par- tout dans le monde, vers les grandes agglomérations. Car à l’heure de la globalisation, les villes européennes sont mena- cées d’insignifiance et n’auront bientôt si elles n’y prennent garde plus d’autre alternative que la muséification, qui n’est rien d’autre qu’un renoncement. Alors qu’une culture urbaine inédite s’élabore aux quatre coins désormais interconnectés de la planète, dans les « villes globales » de la mondialisation triomphante aussi bien que dans les « mégacités » des pays du Sud, la vitalité économique, sociale, culturelle, passe néces- sairement par la constitution de villes puissantes et intégrées au réseau mondial, offrant aux entreprises et aux particuliers les services de haut niveau auxquelles ils aspirent. Parce qu’il ne faut ni s’abandonner à la métropolisation ni la fuir, mais la comprendre et l’organiser, nous jugeons indispen- sable d’engager une action volontariste et vigoureuse visant à attirer l’attention du public sur cette nouvelle formulation de la question urbaine. Tel est l’objectif que nous nous fixons en inventant Les Métropolitaines. Notre ambition : inscrire enfin la métropolisation à l’agenda politique français. Notre identité : un réseau constitué de personnalités d’horizons divers (élus, techniciens et profes- sionnels de la ville, intellectuels, journalistes...), mais que fédèrent le goût de la culture urbaine et la charge d’imaginer, de concevoir et de bâtir la ville de demain. Notre méthode : interpeller    – au    besoin    de    manière    iconoclaste –    savants,    décideurs, créateurs et maîtres d’œuvre, sonder leurs positions sur les problèmes de l’heure, et les encourager à oser des pro- positions nouvelles.

Puisque le processus métropolitain s’accompagne par défini- tion d’une remise en question de l’opposition classique entre centre et périphérie, Les Métropolitaines se veulent décentra- lisées et mobiles. C’est pourquoi elles naissent non dans la capitale parisienne mais dans la métropole bordelaise, sous l’égide de Vincent Feltesse, président de la Communauté urbaine de Bordeaux. Mais c’est pourquoi aussi elles ont vo- cation à rayonner, depuis leur base girondine, sur le territoire français et européen, partout où la métropolisation, pour le meilleur comme pour le pire, est à l’œuvre.

Les fondateurs des Métropolitaines ont la conviction que la métropolisation peut être une chance pour la France. Si nombre de nos grandes villes peuvent paraître bien chétives à l’échelle des mégapoles mondiales, leur modestie est aussi ce qui fait leur force. Elles ont ce dont manquent souvent les grands agglomérations d’aujourd’hui : une taille humaine, une profondeur historique et une véritable tradition citadine, un espace public encore digne de ce nom. En dépit des ten- dances lourdes de la mondialisation urbaine –privatisation, prégnance des flux sur les lieux, entre soi– nous sommes convaincus qu’il y a place pour des destins urbains multiples faisant droit aux singularités de chacune de nos villes. Mais ces atouts, les métropoles françaises ne pourront les faire valoir qu’à condition de secouer le joug d’un certain nombre de pesanteurs héritées et bloquantes : un poids tou- jours écrasant de Paris, une décentralisation chaotique et ina- chevée, une gouvernance locale empêchée par un découpage territorial obsolète, des métiers qui peinent à s’affranchir de la tutelle de l’Etat, un recours encore craintif et tâtonnant à la participation démocratique qui retarde l’avènement d’une véritable citoyenneté urbaine... Il faut rompre enfin avec une approche encore trop exclusivement technique de la question urbaine. Bâtir la ville est bien sûr affaire de métier. Mais c’est en dernier ressort une affaire politique, s’il est vrai que c’est bien à la nation qu’il appartient de choisir au bout du compte la place et la forme qu’elle entend demain donner à la Ville sur son territoire.


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